Les élections oubliées…

 

 

 

A lire la presse française, et quelques articles anglais et japonais, on pourrait croire que les Etats-Unis d’Amérique sont une nation gouvernée par un seul homme, le Président, à la rigueur épaulé par son Vice Président et le staff de la Maison Blanche…

 

J’ai une révélation à faire à TF1 : les USA sont une démocratie parlementaire. Qui l’eut cru ?

 

J’ai plusieurs fois rappelé à la va vite le fait que se tiendront le 4 novembre non seulement l’élection du chef de l’Etat, mais aussi celles de l’ensemble de la Chambre des Représentants, d’un gros tiers du Sénat, de onze postes de gouverneurs, du renouvellement de nombreux congrès d’Etats, et de centaines de scrutins locaux, référendums et nominations diverses et (très) variées.

 

Constatant que tout le monde s’en foutait royalement, j’ai décidé d’y consacrer un long billet, afin de montrer qu’elles sont, sinon plus, au moins aussi importantes que l’attribution du bail du bureau ovale, du fait de leur influence actuelles et futures sur l’avenir du pays.

 

 

Bien entendu, l’Histoire et l’évolution de l’interprétation de la Constitution américaine –vous savez celle qui n’a soit disant jamais bougé d’un iota- ont donné au président un rôle décisif dans le rouage politique du gigantesque état fédéral que forment les Etats-Unis. Le besoin d’incarnation et d’union de la nation, puis son rôle de super puissance n’ont fait que renforcer la fonction exécutive, sur le plan institutionnelle mais aussi symbolique. Le président représente le pays aussi bien à l’échelle nationale –quel pourcentage d’Américain connait les responsables du Congrès ?- qu’internationale –combien de Français connaissent les Instituions américaines ?

 

Pourtant, dans les faits, la Constitution américaine est l’un des exemples les plus admirables d’un système  de Checks and Balances, d’équilibre des pouvoirs entre les différentes institutions politiques, aussi bien fédérales que régionales. Le pouvoir du président est on ne peut plus relatif et il ne peut rien faire sans l’aval du Congrès. L’autorité fédérale est elle-même limitée par les pouvoirs octroyés à chacun des Etats dans nombres de domaines. Les Etats doivent à leur tour composer avec les référendums d’initiative populaire et autres procédures de destitution. Enfin, tout ce petit monde est soumis au pouvoir judicaire de la Cour Suprême et de ses avatars !

 

 

Un beau jeu de poupées gigognes donc, ou plutôt une machine bien huilée et bien sécurisée, qui a toujours permis de limiter les dégâts tragiques des quelques épisodes peu glorieux du pays.

 

 

Le président ne peut rien faire tout seul. Il suffit de se souvenir du deuxième mandat de Bill Clinton, totalement gâché par la perte du Sénat en 1994 et de la Chambre des Représentants en 1996. De la même façon, Georges Bush, après avoir égaré toute autorité morale, n’a plus détenu de réel pouvoir politique quand il a perdu les deux chambres en 2006.

 

La « cohabitation » à l’américaine n’a rien à voir avec celle de la France et peut parfois être productive et saine car les représentants de chaque parti sont loin d’être tous d’accords tout en trouvant régulièrement des solutions bipartisanes aux problèmes nationaux. C’est toute la richesse et les paradoxes que recèlent un état continent, et que vont une fois encore montrer ces scrutins.

 

 

Mais le sujet n’est pas de faire l’éloge du système politique américain. Le fait est que les élections législatives et locales sont plus que cruciales et qu’en les négligeant, on ne perçoit ni les enjeux de la semaine prochaine, ni leurs conséquences ou ce qu’ils révèlent du pays.

 

 

 

Il faut dans un premier temps comprendre à quel point tous les scrutins qui prennent place le 4 novembre influencent l’élection présidentielle même, à plusieurs niveaux, et notamment du côté républicain.

 

Dans mon billet sur la convention du parti républicain et la fin du reaganisme, j’avais avancé l’hypothèse que les instances éléphantines avaient délibérément choisi de radicaliser leur programme, la « plateforme », pour limiter les dégâts en assurant ses bastions. J’en suis toujours on ne peut plus persuadé.

 

D’abord parce que les hiérarques reaganiens n’aiment pas McCain et qu’ils n’avaient aucune envie de sacrifier leur idéologie débile pour aider le sénateur de l’Arizona à se repositionner au centre.

 

Ensuite, et surtout, parce qu’ils avaient analysé leur défaite de 2006, les sondages et les perspectives à venir pour conclure que 2008 serait un mauvais moment à passer et qu’il fallait mieux conserver les bastions conservateurs en les assurant d’un programme bien réac plutôt que de tenter le diable…

 

Ils n’ont pas tort. Par delà les ressources financières qu’assurent des victoires politiques pour le parti, l’objectif des Républicain, qui se savent en déroute, n’est pas le même que celui de John McCain.

 

Ceux-ci ne cherchent nullement à gagner le pouvoir –ils pensent que c’est impossible- mais de ne pas trop le perdre ! En effet, les sondages indiquent sans appel que le parti Républicain n’aurait plus aucune crédibilité et ne pourrait gagner aucun siège de sénateur, de représentant ou de gouverneur.

 

Voila deux années, sans interruption, que le parti Démocrate mène son rival avec une avance de dix à vingt points… De quoi inciter à bâtir une stratégie défensive, c’est le moins qu’on puisse dire.

 

Stratégie a priori efficace puisque contrairement à ce que les Démocrates espéraient, ils vont avoir beaucoup de peine à obtenir une majorité de 60 sénateurs, seuil symbolique qui permettrait de contrer John McCain s’il arrivait au pouvoir. Si les Démocrates, qui sont actuellement 49 sénateurs, gagnent neuf sièges, le maximum qu’ils peuvent espérer, il leur faudrait encore l’appui régulier des deux indépendants pour embêter le président républicain, et l’un d’entre eux n’est autre que… Joe Liebermann, le meilleur ami du sénateur de l’Arizona !

 

Scénario identique à la Chambre des représentants, où le parti ne devrait faire rentrer qu’une vingtaine de nouveaux bleus. Pas de quoi changer réellement la donne puisque les Démocrates ont déjà 53,5% des sièges.

 

D’une manière générale, la victoire assurée des Démocrates me rassure quelque soit l’issue du scrutin présidentiel. Si pour une raison ou pour une autre, Barack Obama, contre toute logique et nécessité, devait perdre l’élection, John McCain serait contraint de gouverner au centre, et Sarah Palin, serait juste inaudible –de toute façon, McCain la ferait taire tant il la méprise, c’est évident.

 

 

Revenons sur la stratégie républicaine. On dit souvent que Sarah Palin est un désastre. C’est totalement vrai pour la campagne de John McCain, mais totalement faux pour la campagne républicaine. Depuis qu’elle est entrée dans l’arène, ou plutôt le cirque, Sarah Palin a fait remonter d’au moins cinq points les intentions de vote en faveur du parti… Pour la simple et bonne raison qu’elle a remobilisé la base et assuré le maintien du parti dans les bastions les plus arrièrés de la Bible Belt et du Mid West. Ainsi, sur les onze sièges de gouverneurs en jeu, les Républicains pourraient ne perdre que celui du Missouri, et même reprendre la Caroline du Nord et…le Washington…

 

 

On aimerait voir, depuis nos petites nations européennes, la politique américaine comme un miroir de la nôtre, à plus grande échelle. Il n’en est rien. Aux Etats-Unis, il y a deux dimensions bien distinctes de la politique partisane : de grands principes nationaux assez vagues et des figures politiques locales qui en font ce qu’elles veulent.

 

On est surpris quand on compare les résultats des dernières élections présidentielles avec ceux des scrutins législatifs et locaux… Des Etats qui votent farouchement républicains comme l’Oklahoma ou le Kansas -30 points d’avance- ont élu des gouverneurs…Démocrates ! Un Etat du vieux sud comme l’Arkansas voit toutes ses institutions contrôlées par le parti des « socialistes », et fut un temps pas trop lointain où son gouverneur était Bill Clinton… Pourtant, ce même état s’apprête à donner quinze points d’avance à John McCain…

 

Au contraire, le Maine, bastion Démocrate, a élu deux sénateurs Républicains, et la Californie, soutien indéfectible contre George W. Bush a élu Arnold Schwarzenegger, « l’ami » de ce dernier…

 

Je pourrais continuer la liste à l’infini. Les partis aux Etats-Unis ne sont pas des blocs monolithiques, et même pas des ensembles cohérents ! Les héritages, les traditions régionales ont formé des alliances improbables qui, si elles ont tendance à se réduire, demeurent importantes et totalement absurdes.

 

Un électeur peut très bien voter mardi 4 novembre pour John McCain dans le Montana, tout en soutenant le gouverneur démocrate Brian Schweitzer, le dauphin du représentant Démocrate Pat William, le candidat Républicain au Sénat et choisir un procureur indépendant. Ca ne posera aucun problème à personne, bien au contraire.

 

 

D’une manière générale, les partis ne sont pas très regardants sur leur cohérence doctrinale et tout est bon pour garder ou gagner un poste. Par exemple, le parti Démocrate a soutenu massivement douze nouveaux candidats qui combattent farouchement le droit à l’avortement, et qui viennent s’ajouter à ceux déjà présents au sein du parti.

 

Les mouvements politiques américains sont héritiers d’une longue histoire politique et surtout, d’un système bipartisan qui permet ou oblige les citoyens à se retourner sur quelques points communs minimums qui autorisent beaucoup de divergences.

 

La présence de Démocrates dans le Vieux Sud s’explique par le fait que le parti soutenait initialement les droits des Etats contre le fédéralisme que défendaient les républicains. Ce positionnement a conduit à une division entre Démocrate progressiste au Nord, et ségrégationnistes au Sud jusqu’à l’implosion du parti. Ceux qu’on a appelés les Southern Democrats ont rejoint les républicains en 1964…mais pas tous ! Ainsi, de vieilles familles démocrates –car on se passe souvent, dans le vieux Sud, le fauteuil de père en fils- ont pu garder le pouvoir depuis quarante ans !

 

Le phénomène inverse s’est produit chez les Républicains, ou des progressistes n’ont pas osé quitté le parti pendant la révolution reaganienne, préférant ne voir que ce qu’il y avait de positif dans ce mouvement –patriotisme, exaltation de la propriété, fédéralisme- en oubliant tout le reste. Ce phénomène est particulièrement fort en Nouvelle Angleterre ou de grandes figures politiques mettent moins en avant leur affiliation au parti Républicain que leur bilan au sein du Sénat en faveur de telle ou telle grande réforme bipartisane. Les sénateurs Républicains Susan Collins du Maine et John Sununu du New Hampshire font actuellement campagne sur…leur opposition à George Bush ! Certains clips de campagne de Sununu dénoncent même « les connivences entre mon adversaire [démocrate] et le président G.W. Bush » !!

 

 

Enfin, le paysage politique américain est composé d’une galaxie de personnalités affiliées à un parti, mais en réalité largement indépendantes, qui font campagne sur leur personne, leur programme et leur bilan. Susan Collins en fait partie, mais il faut surtout citer Kathleen Sibellius, Gouverneur démocrate pro avortement et anti peine de mort du Kansas !! Ou encore, mon chouchou Arnold Schwarzenegger, le gouverneur « républicain » de Californie, l’un des meilleurs des Etats-Unis, qui mène la politique environnementale la plus ambitieuse de tout le pays, tout en finançant les recherches sur les cellules souches. L’ancien maire de New York, Rudy Giulanni était de la même veine, tout comme son successeur Michael Bloomberg, qui est devenu « indépendant », un positionnement de plus en plus populaire –et rémunérateur- aux Etats-Unis et que l’on pourrait résumer par une idée simple : « Qui m’aime me suive ».

 

Les partis ont même des gentils petits noms pour leurs moutons noirs : les Dino et les Rino, les Democrats/Republicans In Name Only. 

 

Les Dino sont, comme je l’ai dit tout à l‘heure, souvent des héritiers des Southern Democrats mais aussi parfois de simples croyants qui sont engagés pour la justice sociale ou la lutte contre la peine de mort, tout en refusant le droit à l’avortement, par exemple.

 

Les Rino, sont bien plus nombreux, et bien plus difficiles à isoler, car on compte autant de « gauchistes » au sien du parti Républicain –et John McCain en faisait partie !- que d’ultra libéraux, de libertariens ou de nationalistes un peu chauds…

 

 

 

Il serait grotesque de contester la prédominance de l’élection présidentielle du 4 novembre, surtout en cette année, ou un jeune Afro Américain va mettre à bas, sauf retournement dramatique ou surprise tragique, des décades de reaganisme délétère. Il serait cependant tout aussi grotesque de ne voir qu’elle et d’oublier que le vote présidentiel  et ses conséquences seront conditionnés par d’autres scrutins moins évidents, qui permettront pourtant de comprendre le vrai visage de l’Amérique.

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Un commentaire le “Les élections oubliées…”

  1. Sinclair dit :

    (iPhone short message)

    Je suis ravi que tu défonces enfin publiquement l’inconsistance idéologique des deux grands partis :-)


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